Essai·par Doyle D. Calhoun·17 octobre 2026
De l’affaire Ouologuem à l’affaire Orélien
Les accusations de l’usage de l’IA à la lumière d’une (longue) histoire littéraire
Doyle D. Calhoun est University Assistant Professor en études postcoloniales francophones à l’université de Cambridge. Il est l’auteur de Mourir pour n’être à personne (La Découverte, 2027), traduction française de The Suicide Archive (Duke University Press, 2024), distingué notamment par le prix de la Modern Language Association et le prix de l’African Studies Association. Il a également traduit ou dirigé plusieurs ouvrages, dont The Essential Senghor (Duke University Press, 2026) et Senegalese Transmediations (Yale University Press, 2025). Il a écrit pour le New York Times, la Los Angeles Review of Books et LARB Quarterly, Public Books et Salon. Il est actuellement fellow du Cullman Center de la New York Public Library.
Je tiens […] à vous remettre un gadget inédit, qui vous permette de composer à la chaîne tous les ouvrages que votre patron vous commandera. […] Car vos livres (tels que je vous conseille de les fabriquer, désormais) doivent vous permettre d’inventer, dans les couloirs de votre imagination, UN MILLIARD DE ROMANS SANS PEINE ! … Et voilà le genre de mécanisme qui vous offrira le travail tout cuit : à vous ! de trouver, pour le public, la sauce à faire passer le plat.
—Yambo Ouologuem, Lettre à la France nègre (1969)
« Un milliard de romans sans peine »
Il ne s’agit pas ici d’un nouveau modèle d’intelligence artificielle générative, conçu pour fabriquer à la chaîne des textes littéraires « tout cuits », mais d’un gadget de papier : une technologie analogique imaginée à la fin des années 1960 par l’écrivain malien Yambo Ouologuem. Ces lignes sont extraites de Lettre à la France nègre, recueil de textes polémiques et parodiques paru en 1969, dans le sillage de la publication du roman phare de Ouologuem, Le Devoir de violence, et de sa consécration par le prix Renaudot (1968) tout en anticipant le scandale de plagiat qui allait bientôt engloutir le livre et son auteur, épisode que l’histoire littéraire retient sous le nom d’« affaire Ouologuem ».
Le titre de la Lettre de Ouologuem joue évidemment sur la polysémie du mot « nègre ». Terme injurieux qui, aux XVIIIe et XIXe siècles, désignait à la fois l’esclave colonial et le Noir, avant d’être resignifié par les poètes de la Négritude pendant l’entre-deux-guerres, il demeure en français l’un des noms du prête-plume. La métaphore est sans ambiguïté : comme l’esclave colonial, le nègre littéraire porte le poids du travail sans jamais en recevoir la reconnaissance. Le mot persiste pourtant dans l’usage du milieu éditorial : signe peut-être que la colonialité n’a jamais tout à fait quitté les coulisses du monde du livre…
Dans cette lettre, où l’écrivain désabusé tâche d’imaginer une sorte d’IA avant la lettre, Ouologuem s’adresse à sa « chère négraille » : les « nègres » (noirs) de la littérature française, qui travaillent dans l’obscurité pour un panthéon d’écrivains blancs. Voici certains des conseils de Ouologuem à ces esclaves invisibles, dont le labeur fait tourner toute la machine littéraire : « Ne visez pas si haut, tant que vous serez nègre. On voit en vous l’ouvrier qui fait du travail à la chaîne : fuyez donc les titillations mentales, les affres de messages à communiquer, et fabriquez nègrement votre littérature de con-sommation… » (p. 188). Le « nègre » est fait pour œuvrer dans l’ombre, jamais pour briller.
Ce fantasme d’une littérature à la chaîne semble parler directement à notre époque marquée par l’usage croissant de l’intelligence artificielle. Or, ce que le texte de Ouologuem met à nu, ce n’est pas seulement une technologie littéraire, c’est toute une économie : celle d’un marché du livre qui consomme… des textes ainsi que des individus.
L’affaire Ouologuem et sa Lettre à la France nègre offrent des points de départ féconds pour revenir sur plusieurs « scandales » récents, où les discours sur l’intelligence artificielle, le plagiat et la création littéraire se croisent, ou plutôt s’entrechoquent.
J’en tire les propositions suivantes :
- Ces technologies ne sont pas aussi neuves qu’on pourrait le penser de prime abord. Les problèmes que pose un roman généré par IA peuvent sembler inédits. Ils s’inscrivent cependant dans une longue histoire de la création littéraire, du prête-plume, de la fabrication des textes à la combinatoire, de l’écriture « automatique » aux contraintes oulipiennes. N’oublions pas que ce fantasme d’un « milliard de romans » d’Ouologuem est contemporain des Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau (1961). Il s’agit du rêve identique d’une production infinie.
- Les accusations ne tombent pas du ciel. Elles ne sont ni immotivées ni innocentes. Les six scandales littéraires liés à l’IA qui ont bouleversé le monde littéraire depuis 2025 visent tous des écrivains noirs ou racisés. Les accusations émanent de groupes et d’individus qui non seulement ne cachent pas leur agenda politique mais se disent gardiens d’une certaine pureté de la création et de la créativité littéraires, dans la plupart des cas sans aucune formation en littérature.
- Les enjeux débordent le monde de l’édition. Les questions soulevées dépassent de loin le sort de l’édition à l’ère de l’IA. Elles touchent à des inquiétudes anciennes, et toujours très vives : quels écrivains ont leur place au panthéon des lettres françaises (ou anglaises), et à qui appartient la langue de Molière — ou celle de Shakespeare ?
C’était ça ou mourir fait scandale
Premier roman de l’écrivain haïtiano-québécois Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir a été largement salué pendant la rentrée littéraire 2026. Le livre retrace la fuite d’un jeune professeur d’histoire-géographie, chassé d’Haïti par la violence des gangs après que son quartier a été pratiquement rasé. Il s’agit d’une sorte de roman-reportage qui suit de près la biographie de l’écrivain.
Le roman a remporté le prix du roman Fnac et figuré sur la première sélection du Goncourt. Tout a changé du jour au lendemain. Un compte X d’abord anonyme, « Balance ton Claude », a affirmé que le logiciel de détection Pangram jugeait certains passages du roman générés « à 100 % » par une IA. Des accusations de plagiat visant les textes journalistiques et la fiction antérieure à C’était ça ou mourir d’Orélien ont rapidement suivi.
Certains écrivains—Virginie Despentes, Dorcy Rugamba, Dany Laferrière et Mohamed Mbougar Sarr, lauréat du Goncourt 2021—ont pris la défense d’Orélien, sur les réseaux, les émissions et à l’écrit. Mais le monde des lettres a rapidement fait bloc. Les éditeurs d’Orélien, Grasset en France et Boréal au Canada, ont suspendu la promotion du livre en invoquant le « bien-être » de l’auteur. L’Académie Goncourt a retiré le roman de sa sélection afin, disait-elle, de « préserver l’intégrité du prix Goncourt et celle de l’académie, dont le rôle central consiste à promouvoir et couronner la littérature écrite par des femmes et des hommes ». La faveur de la cour, puis l’infamie.
Mais pourquoi ce roman et cet auteur ? Le cas Orélien ne s’est pas déroulé en vase clos. Sa chute, à la fois brutale et publique, paraît moins conditionnée par des questions proprement littéraires (le roman est-il bon ?) que par les rouages d’une « manosphère » mondiale anti-woke et—disons-le clairement—antinoir. Il faut tenter de concilier cette dimension avec les inquiétudes (légitimes) que suscite l’usage de l’IA dans la production littéraire.
« Balance ton Claude » et l’anatomie d’une campagne médiatique
Dans le cas d’Orélien, les accusations ont émané d’abord d’un compte X qui comptait moins de cent abonnés à ses débuts ; elles ont été diffusées ensuite avec une redoutable efficacité. (Le nom Balance ton Claude fait évidemment écho à #BalanceTonPorc, déclinaison française de #MeToo. Détournement révélateur : on emprunte le lexique de la dénonciation féministe pour le mettre au service d’une croisade réactionnaire anti-woke, tout en créant le vernis d’une cause morale.) La publication initiale s’est révélée être l’œuvre de Samuel Fitoussi, chroniqueur conservateur au Figaro formé à l’université de Cambridge, qui l’a ensuite repartagée auprès de ses 34 500 abonnés. Interrogé par Le Monde, il a dit avoir voulu éviter que l’affaire ne soit lue comme une question de gauche ou de droite politique. Fitoussi est notamment l’auteur de Woke Fiction, où il dénonce ce qu’il tient pour la « transformation idéologique » des médias, dont témoigneraient, selon lui, des personnages noirs de premier plan et des récits portés par des femmes. Son dernier livre, Pourquoi les intellectuels se trompent, aurait pu servir de sous-titre à toute la controverse du Goncourt.
J’ai du mal à croire que les personnes derrière Balance ton Claude aient soumis à Pangram tous les romans de la rentrée littéraire. J’ai plus de mal encore à croire que, s’ils l’ont fait, le livre d’Orélien ait été le seul livre signalé. À l’heure où l’extrême droite dicte de plus en plus la politique culturelle en France, on ne devrait pas s’étonner que l’une des premières cibles de ce vigilantisme anti-IA soit le roman d’un écrivain noir qui s’en prend dans son livre aux inégalités mondiales, à l’impérialisme euro-américain et au trumpisme.
Le scénario est pourtant familier. La presse française et canadienne a souligné les parallèles avec d’autres attaques visant des intellectuels noirs, en particulier le sociologue de Cambridge Jason Arday. Arday a été retrouvé mort cet été, peu après avoir démissionné à la suite d’accusations lui reprochant d’avoir plagié une part de ses travaux académiques et d’avoir inventé des pans de sa biographie. Selon Byline Times, un réseau de « science raciale » lié à l’université de Cambridge l’aurait directement pris pour cible. Ces parallèles masquent sans doute une complexité plus grande et esquivent souvent les questions de faute. Ils sont aussi difficiles à ignorer. Dans les deux cas, la couverture médiatique a pris des allures de curée, ou de lynchage.
Une histoire qui se répète
Orélien est loin d’être le premier. Les six scandales liés à l’IA de l’année que je tiens pour les plus significatifs, en grande partie parce qu’ils ont été les plus médiatisés, visent tous des écrivains noirs ou racisés.
Le cas le plus récent ? The Atlantic a relayé des accusations non vérifiées selon lesquelles « The Blue Fighter », nouvelle de l’écrivain zimbabwéen Simbarashe Kundizeza couronnée par le prix Caine, aurait été générée par IA. Le prix Caine est réservé aux écrivains africains et a contribué, ces dernières années, à lancer plusieurs carrières internationales. La « preuve » avancée par la journaliste Vauhini Vara : ses propres tests de la nouvelle avec Pangram, étayés par des affirmations sur la fiabilité du logiciel… publiées par Pangram. (Vara avoue avoir fait de l’IA un instrument de co-écriture dans la rédaction de son livre Searches : Selfhood in the Digital Age, 2025).
En juillet, The Atlantic avait déjà relayé des accusations non vérifiées visant Daggermouth, le best-seller de H. M. Wolfe ; son éditeur, Simon & Schuster, a soutenu le roman. Le même mois, le contrat de deux millions de dollars de Jerry Falade avec Macmillan s’est effondré après que ses agents ont retiré son roman sur fond de soupçons de l’usage de l’IA. En mars, Hachette Book Group avait annulé la sortie américaine de Shy Girl de Mia Ballard et retiré l’édition britannique déjà en vente.
En mai, un scandale a secoué le prix Commonwealth de la nouvelle anglophone. « The Serpent in the Grove » de Jamir Nazir a été désignée lauréate régionale. Or, sur les réseaux sociaux, les internautes tournaient en ridicule des phrases issues du texte comme « She had the kind of walking that made benches become men » et signalaient des tournures dites caractéristiques de l’IA. Pourtant, après une analyse approfondie des accusations, Nazir a été innocenté par la Fondation Commonwealth qui l’a désigné comme nouveau lauréat du prix. Jamir Nazir est trinidadien d’origine indienne ; Mia Ballard, H. M. Wolfe, Jerry Falade et Simbarashe Kundizeza sont noirs.
Ce que l’on ne saura pas
La plupart des articles sur l’affaire Orélien omettent un fait : plus tôt dans l’année, Grasset, l’éditeur français d’Orélien, a vu l’exode de près de deux cents auteurs après l’éviction de son directeur, Olivier Nora. Beaucoup d’écrivains et d’éditeurs y ont vu une preuve des efforts du milliardaire conservateur Vincent Bolloré pour peser sur la ligne éditoriale de la maison, passée sous son contrôle en 2023. L’enthousiasme de Grasset pour un romancier plutôt inconnu et un livre éventuellement défectueux était-il dicté par le désir de montrer que la maison n’avait pas changé de cap ? Ou qu’elle le corrigeait ? Un auteur noir, haïtien, anti-trumpiste, porté par une maison en pleine crise d’identité, devient pour les réseaux conservateurs une cible idéale : sa chute discrédite à la fois le roman, la maison qui l’a défendu et les jurys qui l’ont distingué.
Rien de tout cela n’absout un auteur d’accusations de plagiat—si l’on tient l’écriture générée par IA pour une forme de plagiat à grande échelle. Rien de tout cela ne signifie non plus qu’il faille les prendre moins au sérieux parce que l’écrivain en question appartient à un groupe sous-représenté. Les allégations visant Orélien sont graves et troublantes. Mais elles ne surgissent pas de nulle part.
Il est peu probable que l’on sache jamais avec certitude si, et dans quelle mesure, l’IA a servi à l’écriture de C’était ça ou mourir. Orélien affirme avoir achevé une version du roman en 2019, avant que ces outils ne soient largement commercialisés. Et un roman est l’œuvre de nombreuses mains sur de nombreuses années. D’autres écrivains et critiques ont sûrement reçu des épreuves ou des exemplaires de presse. Sans une enquête méticuleuse sur le parcours du livre, de sa préparation et de sa production, il sera difficile de dire à quelles étapes l’IA a pu intervenir, et par les mains de qui.
Nous touchons ici un aspect que le discours sensationnaliste sur les « romans IA » semble vouloir ignorer ou éviter : un roman n’apparaît pas tel quel dans le monde. Son chemin vers la publication est long et complexe. Les maisons d’édition recourent elles-mêmes à des outils automatisés (correction, reformulation, résumés de manuscrits, etc). Un passage « signalé » peut porter la trace d’une intervention éditoriale autant qu’auctoriale. Or, selon le droit d’auteur français, l’originalité et l’authenticité se définissent davantage comme l’« empreinte de la personnalité de l’auteur », notion qui suppose une seule personne derrière le texte, même si le monde éditorial tolère depuis toujours des livres écrits « à plusieurs mains » sous un seul nom. L’indignation actuelle semble tenir moins à la pluralité des mains qu’à l’identité de celui qui signe.
Et si l’on lisait le livre ?
C’était ça ou mourir n’est pas un roman que j’aurais voulu enseigner dans mes cours. La critique l’a caractérisé de « lyrique », et Orélien, dans un communiqué niant tout recours à l’IA, invoquait une certaine antillanité de sa langue, ses répétitions, ses images. Les jurys du prix Fnac et du Goncourt, comme des milliers de lecteurs (plus de 60 000 à ce jour), tenaient ce roman pour exceptionnel. En réalité, le livre est assez linéaire et peu complexe, au regard de ce qu’est souvent le roman antillais. On aurait du mal à le juger novateur à la manière, disons, des œuvres de René Depestre, l’écrivain franco-haïtien dont le narrateur emporte les livres dans sa fuite d’Haïti. Le roman mobilise le créole haïtien avec une facilité qui ferait sans doute se retourner Frankétienne dans sa tombe. Mais le livre ne se lit pas à mon avis comme « AI slop ». Or, c’est l’étiquette qui lui collera désormais. C’est un roman reportage : précisément le roman qu’écrirait un ancien journaliste.
Dans son livre sur les « imposteurs » littéraires, Christopher L. Miller pose la question qui hante sans doute plus d’un éditeur et plus d’un critique en ce moment : « La lecture seule peut-elle détecter une fraude ? » Comme l’a montré Miller, certaines des œuvres les plus célébrées de la langue française sont dues à des plagiaires, des imposteurs ou des prête-plumes. Cela ne les a pas empêchées d’être largement lues, enseignées et traduites. Par exemple, Toni Morrison louait dans Le Regard du roi de Camara Laye (1954) une voix africaine totalement « authentique ». Or, des chercheurs soutiennent aujourd’hui que ce plus « africain » des romans africains a été écrit par un Belge blanc.
Je trouve profondément déprimante l’idée qu’un roman dont la prose serait, selon certaines estimations, « à 100 % IA » ait impressionné des éditeurs de deux maisons historiques et réputées, sans parler des jurys de la Fnac et du Goncourt. Mais je redoute tout autant un avenir où nous aborderions la littérature, et surtout les littératures dites « mineures », avec soupçon. Un avenir où notre posture devant un roman serait celle du médecin légiste, plutôt que celle d’un lecteur prêt à se laisser habiter, et transformer, par un texte.
Le cas Orélien renouvelle en effet une longue histoire de certains des prix littéraires les plus convoités en France. Parmi ces épisodes, l’affaire Ouologuem, grâce à de récents efforts de réhabilitation, est la plus célèbre. En 1968, l’année même où paraît en français « La mort de l’auteur » de Roland Barthes, un écrivain malien peu connu, Yambo Ouologuem, reçoit le prix Renaudot pour Le Devoir de violence. Salué comme un « Proust africain », il est bientôt dénoncé comme plagiaire : d’abord par un article anonyme du Times Literary Supplement, puis par le romancier Graham Greene, qui attaque Ouologuem et son éditeur, le Seuil, en affirmant que des passages ont été repris verbatim de son roman It’s a Battlefield. Ouologuem soutint que son manuscrit comportait des guillemets supprimés à l’édition. Mais Le Seuil retire le livre des rayons, et Ouologuem disparaît de la vie publique. Sa réputation ne s’en remettra jamais. (Mohamed Mbougar Sarr retrace le scandale dans La plus secrète mémoire des hommes, couronné par le Goncourt en 2021 et dédié à Ouologuem).
D’autres cas existent. En 1996, Calixthe Beyala reçoit le Grand prix du roman de l’Académie française pour Les Honneurs perdus. Beyala est ensuite condamnée pour contrefaçon pour un roman antérieur. L’affaire alimente une campagne de presse dont la violence dépasse de loin les faits.
Il y a une ironie certaine à voir le monde du livre en France se débattre si ouvertement avec les notions d’auteur et d’authenticité. C’est Roland Barthes qui déclara l’auteur « mort » et fit du texte un « tissu de citations » ; c’est Michel Foucault qui reprit à Samuel Beckett la question : « Qu’importe qui parle ? » Les surréalistes nous ont légué l’écriture « automatique ». L’Oulipo a produit des textes à l’aide d’algorithmes, de lipogrammes et d’autres contraintes formelles : le principe de La Disparition de Georges Perec est d’écrire un roman de quelque trois cents pages sans la lettre « e ». C’est précisément le genre d’exercice où Claude et d’autres modèles génératifs pourraient exceller.
Le cas Orélien est troublant pour d’autres raisons. Il ne s’agit pas d’une usurpation d’identité : le roman suit de près la biographie de son auteur. Il s’agit de quelque chose de moins identifiable. Si les compétences linguistiques de l’IA ont été bâties, pour l’essentiel, sur le pillage massif du travail d’autres écrivains, un roman écrit par IA serait-il le vol d’un vol ?
Quand la nouvelle a éclaté, j’ai espéré une histoire plus intéressante : un roman généré par IA glissé dans la course aux grands prix pour se moquer d’un monde qui a longtemps marginalisé les écrivains africains et antillais. Une revanche « ouologuemienne », en quelque sorte. Mais le roman d’Orélien n’est malheureusement pas un cheval de Troie.
Une forteresse littéraire
En se focalisant sur des cas très visibles, les anti-wokistes masquent une réalité plus large. Les écrivains racisés de langue française ne se voient pas simplement offrir distinctions et contrats à six chiffres par des éditeurs bien intentionnés, soucieux d’expier le passé. Les écrivains noirs, comme les universitaires noirs, restent très largement sous-représentés, en France comme ailleurs, et les éditeurs noirs sont plus rares encore.
Ceux qui ont le plus à perdre dans ces disgrâces publiques sont les jeunes écrivains issus de milieux sous-représentés. Leur travail sera désormais accueilli avec un soupçon aigu ; on leur demande de choisir entre le succès et une cible dans leur dos. Le monde des lettres est aujourd’hui en train de devenir une forteresse. Et ceux qui surveillent ses remparts ont trouvé une nouvelle arme dans Pangram et d’autres « outils de vérification ». Je ne peux m’empêcher de me demander dans quelle mesure cette focalisation sur les écrivains racisés relève d’un mouvement réactionnaire plus vaste : une défiance et un mépris croissants envers les institutions culturelles.
On peut reconnaître les problèmes évidents du roman d’Orélien, et du romancier Orélien, tout en condamnant l’acharnement avec lequel la presse et les médias s’en sont pris à Orélien, à la personne. Les romans générés par IA deviendront peut-être bientôt la norme ; la réaction à celui-ci ne devrait pas l’être. Démasquer les écrivains noirs cessera d’être un sport sanglant le jour où il ne trouvera plus de spectateurs consentants.
