Essai·par Caroline Fourgeaud-Laville·21 juillet 2026
L’Imprenable
L’intelligence artificielle est une extraordinaire épicerie. Elle peut ordonner une pensée en rayons, en dégager la logique, retrouver les références, baliser un raisonnement. Elle excelle dans ce que l’on pourrait appeler le recevable : ce qui a déjà été formulé, reconnu, transmis, parfois par les plus grands esprits. Elle nous restitue la bibliothèque du monde sous une forme immédiatement disponible. En cela, elle n’est pas l’ennemie des humanités. Elle peut même leur offrir une puissance de diffusion et de comparaison sans précédent.
L’intelligence artificielle est une extraordinaire épicerie. Elle peut ordonner une pensée en rayons, en dégager la logique, retrouver les références, baliser un raisonnement. Elle excelle dans ce que l’on pourrait appeler le recevable : ce qui a déjà été formulé, reconnu, transmis, parfois par les plus grands esprits. Elle nous restitue la bibliothèque du monde sous une forme immédiatement disponible. En cela, elle n’est pas l’ennemie des humanités. Elle peut même leur offrir une puissance de diffusion et de comparaison sans précédent.
Mais créer commence peut-être exactement là où cette logique ne suffit plus.
L’acte humain de création consiste à parler entre les lignes. Il ne se réduit pas à produire une phrase cohérente, une image juste ou une démonstration convaincante. Il fait surgir de la langue et en elle quelque chose qui n’y était pas encore visible. Il déplace un mot, désaxe une idée, rapproche deux réalités que rien ne semblait devoir réunir. Il introduit dans l’ordre attendu une faille par laquelle se glisse l’inconnu.
Héraclite écrit que celui qui n’espère pas l’inespéré ne le découvrira pas, car il est « introuvable et sans chemin ». Or dans les bras de l’inconnu se tient l’imprenable. L’imprenable, c’est ce qui échappe encore aux catégories disponibles, aux itinéraires balisés, aux réponses admises. C’est aussi ce que recherche tout écrivain : ce point où une expérience singulière force la langue à devenir autre.
L’intelligence artificielle déploie la logique du « déjà pensé », « mainstream ». Il serait bien absurde de le mépriser. Le prêt-à-penser n’est pas toujours médiocre : il est souvent l’héritage accumulé de siècles de philosophie, de littérature et de savoir. Une machine peut nous rappeler Homère, Montaigne, Shakespeare, Pascal ou Virginia Woolf et peut faire entendre la longue conversation des œuvres. Mais dans cette grande épicerie, l’IA me fait penser à tous ceux qui cumulent des livres comme on empile des boîtes de conserve et qui pensent voir naître une intelligence de cette accumulation, comme enfant nous pensions bâtir des châteaux en empilant des briques. Les véritables citadelles sont de sable et d’argile, que le vent et l’assaut des vagues menacent et viennent recomposer autant que notre main. L’intelligence humaine relève de cette force vulnérable.
Méfions-nous donc du langage performatif !
Je crois qu’il faut parvenir à créer avec l’IA, plutôt que contre elle, car à la fréquenter on apprend à mesurer l’écart qui se joue entre elle et nous et quand elle s’améliore, à en déjouer les nouveautés. Une joute peut s’engager entre la proposition vraisemblable de la machine et le pas de côté de l’écrivain. Un historien repère aisément l’anachronisme, un écrivain la phrase sans nécessité, un philosophe le raisonnement qui néglige les contradictions, un scientifique s’alarme de l’assurance avec laquelle une hypothèse est présentée comme un fait. L’IA avance une structure ? L’auteur la brise. Elle propose une continuité ? Il introduit une faille. Elle reconnaît un motif ? Il le détourne. Elle indique ce qui serait logique ? Il cherche l’inédit.
Cet écart suppose une culture, une mémoire, une capacité de jugement. On ne s’évade que d’un territoire que l’on connaît. On ne commet d’infraction féconde qu’en comprenant la règle que l’on transgresse. C’est ici que les humanités redeviennent décisives. Elles ne forment pas seulement à la conservation des œuvres qu’elles mettraient en réseau mais elles apprennent à dialoguer avec elles, à les contredire, à les déplacer. Le cerveau humain a ce pouvoir de métamorphose.
L’esprit de la Renaissance ne consistait pas à répéter l’Antiquité. Il s’est formé en relisant les textes anciens depuis un monde nouveau, en les traduisant, en les discutant, en les arrachant à leur sommeil. Une Renaissance humaniste à l’ère de l’IA devrait accomplir un geste comparable. Sans refuser ni la puissance des machines ni l’immense mémoire qu’elles mettent à notre portée mais en leur imposant cependant une inflexion, une dissidence, une évasion.
Le véritable danger serait moins que l’IA écrive à notre place que de nous voir renoncer nous-mêmes à l’inattendu. À force d’accepter les formulations les plus fluides, les raisonnements les plus efficaces, nous pourrions perdre le goût de ce qui résiste, déconcerte ou demeure obscur. Or la littérature ne naît pas seulement de ce qui se laisse comprendre. Elle vit de ce qui nous oblige à relire, à suspendre notre jugement, à reconnaître que le sens ne se livre jamais tout entier. La littérature et l’acte de créer se jouent de l’obscur où ils distillent leur propre lumière.
L’écrivain de demain ne sera donc pas celui qui aura vaincu la machine, mais celui qui saura la dompter. À elle, la carte, les balises, la logique et la mémoire des routes déjà parcourues. À lui, le détour, l’infraction, la trouée. À lui surtout la responsabilité de chercher, au-delà du probable et du déjà pensable, ce qui demeure sans chemin.
L’imprenable.
Caroline Fourgeaud-Laville, helléniste, fondatrice de l’association Eurêka, auteur de Humanités aux Éditions de l’Observatoire.
